En bref
- L'odeur forte n'est pas celle du chlore mais celle des chloramines, produites quand le chlore réagit avec la matière organique apportée par les baigneurs.
- Le paradoxe : plus ça sent, moins il reste de désinfectant actif dans l'eau.
- Une bandelette qui n'affiche que le chlore libre ne voit pas le problème : il faut mesurer aussi le chlore total, la différence donne le chlore combiné.
- Deux issues : une chloration choc suffisamment forte pour détruire les chloramines, ou un renouvellement partiel de l'eau. Baisser le chlore aggrave la situation.
C’est une plainte de fin de saison, quand le bassin a beaucoup servi : l’eau sent fort, les yeux rougissent, la peau tiraille. Le réflexe est d’accuser le chlore et d’en mettre moins. C’est précisément la manœuvre qui aggrave le problème.
Ce que vous sentez n’est pas du chlore
Le chlore actif dans une eau bien tenue est quasiment inodore. L’odeur piquante, celle qu’on associe aux piscines municipales, vient des chloramines.
Elles se forment par une réaction simple. Le chlore désinfecte en oxydant ce qu’il rencontre. Quand ce qu’il rencontre contient de l’azote — sueur, urine, salive, peaux mortes, cheveux, crème solaire, résidus de cosmétiques —, il ne détruit pas la molécule d’un coup : il s’y accroche et forme un composé intermédiaire, le chlore combiné.
Ces composés ont deux propriétés qui expliquent tout. Ils ne désinfectent presque plus : un chlore combiné n’a qu’une fraction du pouvoir oxydant du chlore libre. Et les plus avancés d’entre eux sont volatils, ils quittent l’eau et s’accumulent dans la couche d’air juste au-dessus de la surface — d’où l’irritation des yeux et de la gorge, y compris pour qui reste assis au bord.
Le paradoxe à retenir : plus une piscine sent le chlore, moins elle en contient d’utilisable.
Le premier suspect reste le pH
Avant d’aller plus loin, un détour obligatoire, parce qu’il règle une bonne moitié des cas.
Une eau dont le pH s’écarte de la zone de confort — approximativement 7,2 à 7,4 — irrite les yeux à elle seule, sans aucune chloramine. Un pH trop bas pique franchement, un pH trop haut donne une sensation savonneuse et des yeux secs. C’est aussi le pH qui commande l’efficacité du désinfectant : au-delà de 7,6, une part croissante du chlore présent devient inopérante.
Donc l’ordre des vérifications ne change pas : pH d’abord, chlore ensuite. Si le pH est correct et que l’eau sent quand même, alors le diagnostic des chloramines tient.
Mesurer ce qu’on ne voit pas
C’est là que la plupart des propriétaires sont aveugles, sans le savoir.
Une bandelette bon marché mesure le chlore libre, celui qui reste disponible. Elle peut afficher une valeur parfaitement correcte pendant que le bassin est saturé de chloramines : ces dernières ne sont pas comptées.
Il faut donc deux mesures :
- le chlore libre, la fraction encore active ;
- le chlore total, qui additionne le libre et le combiné.
La soustraction donne le chlore combiné, la seule valeur qui décrit réellement le problème. Les trousses à réactifs le permettent — les pastilles ou poudres dites DPD proposent une lecture du libre et une lecture du total — et les photomètres du commerce également, à condition de choisir le bon test.
Quel repère viser ? La surveillance des bassins ouverts au public retient un plafond de l’ordre de 0,6 mg/L de chlore combiné. Un bassin privé peut s’en servir comme référence de bon sens : en dessous, l’eau ne sent pas ; au-dessus, la gêne apparaît et grimpe vite.
Ce couple de mesures sert aussi à autre chose. Quand le chlore libre refuse obstinément de monter malgré les ajouts, c’est l’écart avec le total qui dit pourquoi : ce que révèle chaque combinaison des deux valeurs est détaillé dans le chlore ne monte pas.
La sortie par le haut : le point de rupture
L’intuition dit qu’il faut moins de chlore. La chimie dit l’inverse, et c’est contre-intuitif au point de mériter une explication.
Quand on ajoute du chlore à une eau chargée en azote, les chloramines s’accumulent d’abord. Puis, passé un certain seuil de dose, le chlore cesse de s’y combiner et se met à les détruire. Ce seuil s’appelle le point de rupture, ou breakpoint. En dessous, on nourrit le problème ; au-dessus, on le supprime.
D’où le principe de la chloration choc : il ne s’agit pas de « remettre un peu de chlore », mais d’envoyer une dose franche, en une fois. Le repère utilisé par les professionnels consiste à viser environ dix fois le taux de chlore combiné mesuré. Une dose timide est pire que rien : elle traverse la zone où l’on fabrique des chloramines sans atteindre celle où on les casse.
Les conditions qui font réussir l’opération :
- le soir, après la baignade, parce que le rayonnement solaire détruirait le chlore avant qu’il ait travaillé ;
- filtration en continu pendant l’opération et les heures qui suivent ;
- couverture ouverte, pour que les composés volatils s’échappent au lieu de rester piégés ;
- pH ramené dans la zone basse de la plage de confort avant le choc, sans quoi une partie du produit est gaspillée ;
- chlore non stabilisé de préférence pour le choc, afin de ne pas ajouter du stabilisant à un bassin qui en a déjà.
Et une contrainte : on ne se baigne pas tant que le taux n’est pas redescendu à une valeur normale.
La sortie par le bas : renouveler l’eau
Il existe un cas où le choc ne suffit pas, et il faut savoir le reconnaître.
Si le bassin est saturé de stabilisant — l’acide cyanurique accumulé par des années de galets —, le chlore ajouté travaille au ralenti et le choc peine à atteindre le point de rupture. Si la charge organique est très élevée après une saison intense, la dose théorique devient déraisonnable.
Dans ces deux situations, la réponse est le renouvellement partiel : vidanger une fraction du volume et remettre de l’eau neuve dilue en une opération le stabilisant, les chloramines et les sels dissous accumulés. C’est moins élégant qu’un traitement, c’est souvent plus rapide et moins cher.
Un apport d’eau neuve régulier, ne serait-ce que celui provoqué par les contre-lavages du filtre, limite d’ailleurs le phénomène toute l’année.
L’oxygène actif : ce qu’il fait et ne fait pas
Le monopersulfate de potassium, vendu comme oxydant sans chlore, détruit la matière organique sans former de chloramines. Utilisé en complément, il allège la charge que le chlore aurait eu à traiter.
Deux limites à connaître. Ce n’est pas un désinfectant rémanent : il oxyde puis disparaît, il ne protège pas l’eau dans la durée. Et il fausse la mesure du chlore total sur certains tests, en étant compté comme du chlore combiné — on croit alors avoir un problème qu’on vient de traiter.
Le cas des bassins couverts
Sous un abri ou dans un local fermé, les composés volatils ne se dispersent pas. Ils stagnent dans les vingt à trente centimètres d’air au-dessus de l’eau, exactement là où respire un nageur.
Un bassin couvert demande donc deux choses en plus : ouvrir l’abri dès que la météo le permet, et ventiler le local, y compris hors baignade. Une piscine intérieure qui sent en permanence n’a pas un problème de traitement, elle a un problème d’air.
Ce qui empêche le problème de revenir
Tout se joue sur la matière organique qui entre dans l’eau, et elle entre presque entièrement par les baigneurs.
La douche avant la baignade est la mesure la plus efficace, et de loin : elle retire une part importante de la sueur, des cosmétiques et de la crème solaire. C’est peu glamour à faire appliquer chez soi, mais l’écart est mesurable sur la consommation de produits.
Le rinçage de la crème solaire vaut d’être mentionné à part : les filtres solaires sont parmi les apports les plus lourds à oxyder, et ils forment en plus un film gras que le filtre récupère mal.
Un chlore libre maintenu en permanence au bon niveau, plutôt que par à-coups : une eau qui tombe régulièrement à zéro fabrique des chloramines à chaque remontée.
Une filtration suffisante, parce que ce que le filtre retire, le chlore n’a pas à l’oxyder.
Et le rappel qui fâche mais qui est vrai : dans un bassin familial, l’essentiel de la charge azotée vient de très peu de personnes, souvent les plus jeunes. Un passage aux toilettes avant le bain fait plus pour la qualité de l’eau que n’importe quel produit du commerce.
Questions fréquentes
Pourquoi l'eau de ma piscine pique les yeux ?
Dans la grande majorité des cas, ce ne sont pas les chloramines seules : commencez par vérifier le pH. Une eau dont le pH s'écarte de la zone 7,2-7,4 irrite les yeux quel que soit le traitement. Si le pH est correct et que l'eau sent fort, ce sont les chloramines, c'est-à-dire du chlore déjà usé qui n'assainit plus rien mais irrite les muqueuses.
Une forte odeur de chlore signifie-t-elle qu'il y a trop de chlore ?
C'est l'inverse. Le chlore libre, celui qui désinfecte, est presque inodore. L'odeur caractéristique vient des chloramines, formées quand ce chlore s'est combiné à de la sueur, de l'urine, de la crème solaire ou des cheveux. Un bassin qui sent fort est un bassin où le désinfectant a été consommé et où les sous-produits se sont accumulés.
Comment éliminer les chloramines d'une piscine ?
Par une chloration choc assez forte pour dépasser le point de rupture, c'est-à-dire la dose au-delà de laquelle le chlore détruit les chloramines au lieu d'en former. Le repère usuel consiste à viser environ dix fois le taux de chlore combiné mesuré. La filtration doit tourner en continu, la couverture rester ouverte, et l'opération se faire en soirée.
Une piscine au sel produit-elle des chloramines ?
Oui. Un électrolyseur fabrique du chlore à partir du sel : la chimie dans le bassin est ensuite exactement la même. Les piscines au sel connaissent donc les mêmes chloramines, avec une nuance : la cellule en détruit une partie au passage, ce qui atténue le phénomène sans le supprimer.
Sources et méthode
- Chimie de la désinfection chlorée des eaux de baignade : formation des chloramines et point de rupture
- Valeurs limites de chlore combiné retenues pour la surveillance des piscines ouvertes au public